À la mi-octobre j'ai publié un petit texte, l'histoire d'un dialogue à la fin duquel s'invite un personnage qui va perturber le fil de la conversation.
Extrait:
[..] Petit, lorsque
ses parents lui expliquaient qu’aller souvent au restaurant coûtait cher, alors
qu’il s’enthousiasmait de manger chez le chinois qui décongelait de délicieux
rouleaux de printemps, Pierre n’imaginait pas qu’à l’âge adulte il puisse être
ennuyé de devoir s’attabler quasi quotidiennement au restaurant. Or, il est
probable d’éprouver cette lassitude en tournée. Les petits Tupperware c’est au
début, quand, arrivé dans une ville, on est encore motivé pour acheter des
produits que l’on va préparer dans la cuisine d’un appartement loué par la Compagnie.
Au début on se fait ça, bien gonflé, puis dès la troisième date, le troisième
appartement, le troisième Carrefour market, cela devient fatiguant. Toutes les
options qui permettent de s’alimenter sans effort deviennent alors une issue
pour celui qui, parce qu’il voyage beaucoup, cherche à se ménager. La totalité
des défraiements y passe. Nous pouvons faire ensemble le calcul des frais
réellement impliqués dans la dépense des repas en brasserie, pour savoir si,
comme le disaient les parents de Pierre, ça coûte cher : nous trouverons
certainement que, méthodique ou désordonné, le voyageur conservera à jamais son
statut de précaire qui l’empêche de vivre confortablement. Maintenant, si nous
détaillons le prix total en caisse de deux boites de maquereau Connétable 4€90
+ un paquet de spaghetti Barilla 1€ environ + une sauce arrabiatta Sacla 2€74 +
de l’emmental râpé 1€60, nous obtenons la somme de 10€24 pour deux repas mal
équilibrés. Certes cela est économique, sauf qu’à répétition le corps en
souffre. Pour recréer un semblant d’alimentation saine et variée il faut
ajouter de l’huile, du vinaigre, des œufs, de la farine, du lait, enfin, tout
ce qui fait partie de ce que l’on appelle des provisions chez soi, mais qui
constitue un solide encombrement dans la valise de tournée. Pierre n’en a
jamais vu des comme ça, se trimbaler une cantine de vivres pour trois jours à
Clermont-Ferrand. Il pense avoir fait le bon calcul en mangeant au Stalingrad.
Et puis il se dit que ce devait être ça avant, l’alimentation au Moyen Âge. À
l’époque où le salariat n’existait pas, faire payer un service comme celui de la
restauration, permettait à tous ceux qui n’étaient pas moines, paysans ou
chevalier, de survivre. Et probablement même qu’au tout début du moyen âge, au
temps des Gaulois, le service n’existait pas, les gens fabriquaient eux-mêmes leurs
propres chaussures, jusqu’au jour où un pauvre affamé dépossédé de tout, qui
avait destiné quelques heures de cueillette à fabriquer une deuxième paire de
chaussures, hasarda : « Tiens, ça t’intéresse ? Si tu me donne une
pièce, je te la laisse », inventant par là le concept de rétribution. Cette
pensée suivait Pierre assez souvent, non parce qu’il souhaitait vivre sous
l’égide du Roy, à l’ancienne, mais parce que la vision simpliste de ce principe
économique lui permettait de savourer son plat d’auberge sans se morfondre
d’avoir, par caprice bourgeois, jeté son argent par la fenêtre. Le patron du
Stalingrad est aussi cet affamé qui, il y a mille ans, avait réservé une grosse
part de sa soupe à la vente. Au début, il ne comprenait pas ce qui l’empêchait
d’en préparer davantage pour lui, il n’avait toujours qu’un quart de soupe.
C’est qu’innocemment il faisait quatre avec un, or il fallait transformer un en
deux ! Par bonheur, en rajoutant une épice bon marché, il augmenta le prix
de la soupe, fit profit de la valeur ajoutée, et se retrouva chaque soir devant
une somme d’argent qui, enfin, lui offrait un repas complet. Ça, Pierre qui
lorgnait le plat à 18€, se l’inventa complètement, car si ça faisait beaucoup
pour une bourse comme la sienne, la description rédigée sur le menu était
alléchante, il fallait à grand renfort de clichés trouver ce qui ferait lâcher les
18€.